Ils sont deux. L’homme a une quarantaine d’années, c’est lui qu’on
remarque en premier. On le remarque, il se distingue parce qu’il fait partie de
ces personnes atypiques que l’on croise parfois ici justement : un
pantalon sans teinte précise, les cheveux trop longs et mal coiffés, un
tee-shirt violet qui contraste avec tout le reste, serré sur sa poitrine forte
et ses bras volumineux. Le regard vide, et une forte odeur d’alcool. C’est le
matin. Mais elle. Elle est jeune, elle semble sa fille, elle est enveloppée d’une
beauté coquette, préparée avec soin. Ses grands yeux bleus cerclés de noir, ses
talons élégants et le jean qui allonge ses jambes, elle est brune avec des
traits doux, très doux, comme les yeux qu’elle pose sur lui. Elle le caresse,
sans relâche, caresse son visage épais comme un enfant poserait la main sur le
corps d’un vieillard ; elle essaye de capter ce regard vide qui s’échappe
en-dehors du métro, par-delà la vitre qui parfois laisse apercevoir le jour. Il
y a un décalage saisissant entre eux, qui ne réside pas seulement dans la
différence d’âge ; elle si belle… il ne la regarde pas, ou si peu :
perdu ailleurs, il laisse sa tête reposer contre la barre métallique, le front
et la bouche entrouverte contre cette barre où des milliers d’individus ont
posé leur main, je ne peux m’empêcher de songer à la quantité de microbes qui
doivent se trouver là, contre sa bouche ouverte. Indifférence à tout, et
peut-être aussi à elle mais pas toujours : voilà qu’il la regarde, sourit
sous ses caresses, attrape ses doigts et joue avec, ne parle toujours pas, ils
se regardent en silence. Les sourires sont fatigués. Elle porte avec elle un
sac de voyage. Elle caresse encore ses joues, son torse, et puis soudain la
station où il s’en va : il attrape ses lèvres presque avec violence, la
happe et elle répond à ce baiser, la passion est inadaptée au lieu,
indifférente elle aussi à la bouche sale, un instant plus tôt posée contre la
saleté anonyme des voyageurs de Paris, sourde à son silence et insoucieuse de l’odeur
de l’alcool ; il s’éloigne… déjà, déjà il est dehors, sur le quai. Alors
un dernier geste, elle agite la main vers lui et sourit, il y a tant de
tristesse dans ce sourire-là, et puis lorsque le train repart encore, lorsqu’il
accélère même, elle le cherche toujours, le regarde s’éloigner d’une démarche
lente, incertaine, et puis elle. Elle reste seule, ne se cache plus de rien, c’est
son regard à elle qui est vide à présent, plus personne à regarder, son sac
précieusement à garder, sous ses pieds, et elle s’assoit. Elle pense à lui qui
hier soir une fois encore la quittait. Elle étudiante encore, perdue dans une
ville qui pourtant l’a vu grandir. Lui dans l’alcool et la peine, malgré cet
argent qu’il gagne avec elle, et la violence des coups parfois ; pourtant
elle restera toujours, il l’a sauvé comme il dit toujours « souviens-toi »…
Et après tout elle ne peut s’empêcher de penser qu’elle aussi le sauvera peut-être,
peut-être… Alors tous les matins qui suivent les nuits sans sommeil, elle se
souvient. Sous le regard bleu qui semble gris, il y a ce matin le souvenir d’une
rose.
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