L’homme qui entre dans le métro 8 porte un blouson noir
flottant sur de larges épaules, il est un souci à lui tout seul, ou bien
plutôt, plutôt, une anxiété. C’est bien cela une anxiété car c’est plus
profond, plus dense : je pense tout-de-suite qu’il n’est pas comme eux.
Pas comme eux… Eux sont dans le stress, un stress constant mais léger, comme
une habitude qui recouvre tout d’un léger voile, à peine ressenti désormais par
les Parisiens pressés, mais qui pourtant m’attaque encore un peu ; alors
que lui est dans l’anxiété, le malaise solide qui vous colle au corps et qui
est celui des âmes entières.
Regard. Sans mentir, l’homme au blouson noir m’a regardé.
J’en resterais presque scotchée à mon siège, parce qu’ici, les gens ne se
regardent pas. Vraiment pas, j’essaye pourtant, j’essaye à chaque fois, autour
de moi de capter un regard, sans oser espérer le sourire mais au moins juste le
regard, une attention d’une toute petite seconde. Lui vient de me regarder, il y a une question
au fond des yeux, qu’il pose sur toutes choses et personnes humaines autour de
lui. Il a l’attitude d’un homme peu sûr de lui, un peu perdu ; peut-être
n’est-il pas un habitué de ce lieu. Ses mains s’agitent, nerveuses comme deux
crabes trapus, les ongles grattent et arrachent des petits morceaux de peau au
bout des doigts, là où la chair est la plus tendre la plus douce, vulnérable.
Peut-être qu’il se rend à un entretien d’embauche. Il n’est pas vêtu pour, mais
ses habits justement, laissent penser qu’il n’a pas beaucoup d’argent, et cela
ferait de ce rendez-vous une chose extrêmement importante, stressante pour
cette raison, cela pourrait être l’entretien à la fois attendu depuis des mois,
et tout autant redouté depuis des heures. Heures sans sommeil ? L’homme a
les traits tirés, des cernes entourent ses yeux sans couleur. Place d’Italie,
un passager descend. Il se déplace rapidement pour prendre sa place, et assis,
sa nervosité semble avoir augmentée, parce qu’à présent il observe encore plus
tout autour de lui, son voisin de gauche, le schéma des stations à venir, et
puis la bouche est légèrement ouverte. J’en suis sûre désormais, il n’est pas
ici en terre connue. Mon petit monsieur, regardez moi encore, vous comprendrez
que moi non plus, je ne suis pas à ma place dans ce lieu qui est à tout-le-monde
mais surtout à personne ; un seul de vos regards anxieux posé sur moi à
nouveau, et nous pourrions parler un peu peut-être, ou juste un sourire, oui un
sourire, ce n’est rien et ne changera pas votre situation, mais qui sait, un
sourire… cela pourrait être un nuage d’espoir, pour votre terrible épreuve à
venir.
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